Allô! C'est François qui écrit!
Notre hostel à Chernivsti était bien, mais le dortoir était plutôt bruyant, même avec nos indispensables bouchons d'oreilles. Premièrement, pour ne pas qu'il fasse 3000 degrés dans la chambre, les fenêtres étaient ouvertes, ce qui avait comme désavantage qu'on entendait aussi la circulation constante au-dehors. Deuxièmement, le plancher craquait allègrement sous les pas des gens. Et troisièmement, il y avait le facteur humain. Pour une raison inconnue, une alarme de réveil-matin a sonné pendant 15 bonnes minutes vers 6h du matin, sans que la personne à qui il appartenait ne l'arrête! OK, tu peux vouloir te lever tôt, mais come on, arrête ton alarme si tu décides de snoozer! On a quand même pu se rendormir et se réveiller vers 8h après cet épisode... Nos cochambreurs ont cependant eu moins de chance, car vers 8h15 le Ghanéen s'est mis à écouter du rock chrétien sur son cellulaire à plein volume! On ne vous cache pas que c'était cocasse, mais ceux qui étaient encore endormis la trouvaient moins drôle disons! Encore une fois: come on...
À noter par ailleurs que le groupe d'étudiants africains avaient l'air bien religieux car outre notre ami qui écoutait son Christian rock à tue-tête, il y en avait aussi une qui priait à genoux sous ses couvertures (?) et un autre qui faisait de même les yeux mi-clos, assis sur son lit, en marmonnant comme dans une transe! Décidément, ces Africains-là étaient bien divertissants! Si l'Afrique recèle de gens tout aussi enthousiastes que le Ghanéen, il faudrait vraiment qu'on considère y faire un tour! Une chose est certaine par contre: ce sera bruyant!
Après avoir déjeuné, on a salué tout le monde puis on est partis vers l'info touristique afin de savoir où prendre les bus pour Kolomyya, notre destination de la journée (car on se souvient que notre tentative de nous informer la veille auprès de la préposée de la gare n'avait PAS été couronnée de succès). L'anglais de la fille de l'info touristique était approximatif, mais on a fini par comprendre qu'on devait se rendre à une autre gare routière, au nord de la ville. On a donc pris le trolleybus qui nous y a déposé, en traversant au passage le Prout. Oui, il y a vraiment une rivière qui porte ce nom en Ukraine, et ça se prononce comme ça s'écrit. Rebonjour les blagues immatures!
À la gare, la gentille madame (pour faire contraste avec la veille) nous a dit qu'on devait flagguer le bus pour Kolomyya (super...) mais finalement il s'est arrêté à la gare et on a donc attendu au gros soleil en scrutant les bus pour rien. Avant de partir, on a eu droit à un rituel commun dans tous les pays en voie de développement: des madames qui montent dans le bus pour recueillir de l'argent (i.e. mendier) en récitant une histoire apprise visiblement par coeur et répétée des centaines de fois. C'est généralement quelque chose de triste (enfant malade, perte d'emploi, tragédie personnelle, etc.) pour inciter les gens - des passagers captifs - à donner. On ne comprenait pas l'histoire ici, mais on pouvait se douter de ce que c'était... Est-ce que c'est vrai ou pas, on ne sait pas. C'est toujours un dilemme mais on ne donne généralement pas à ces mendiants "professionnels" pour ne pas encourager ce comportement... En tout cas...
Il faisait épouvantablement chaud, mais dès qu'on est partis, on s'est rendus compte que, par bonheur, une fenêtre était demeurée ouverte et qu'on avait du vent rafraîchissant dès qu'on roulait! Un immense plus par rapport à la veille, dans un pays où on n'ouvre pas les fenêtres dans les bus! On a passé notre guide d'Ukraine à un jeune Ukrainien, qui cherchait lui aussi à passer le temps. Il y a 100 km entre Chernivtsi et Kolomyya, mais ça nous a pris 2h et demie... Les nids de poule n'aidaient pas mais, sans blague, on devait rouler à 40 kmh !
Une fois finalement rendus à destination, le chauffeur s'est rendu compte que nous étions étrangers et nous a alors assené l'immanquable "Atkuda?"("Vous venez d'où?" en russe) qu'on nous lançait sans arrêt aux Stans aussi! "Canada" qu'on lui a répondu. Son visage s'est éclairé puis il a sorti une photo d'une jeune femme et d'un bébé, et on a compris qu'il s'agissait de sa fille et de son enfant. Il nous a ensuite fait comprendre que sa fille habitait dans une ville où ont eu lieu les Jeux Olympiques... Euh... Montréal? Da, da!
On a ensuite marché vers le bed and breakfast où on allait dormir, "On the Corner". Le Lonely Planet en chantait les louanges avec beaucoup d'enthousiasme ("possiblement l'un des meilleurs endroits où dormir en Ukraine"), alors on s'est dit qu'on devrait essayer ça! Naturellement, même avec une telle pub, il n'y avait aucun écriteau sur la maison pour nous indiquer qu'on avait bien trouvé le B&B! Sérieusement, conseil marketing pour les établissements d'hébergement de la région: identifiez-vous visuellement de manière claire, ce sera tellement plus simple pour les voyageurs de vous trouver! Ça n'empêche pas que nous avons été accueillis chaleureusement par le père du proprio, un vieux professeur de géographie très sympathique qui parlait anglais et avec qui on a pris un thé après notre arrivée!
On a eu une longue conversation avec lui sur la situation actuelle en Ukraine. Comme ça m'intéresse pas mal comme sujet, inutile de dire que j'étais captivé! On peut résumer ce qui s'est passé depuis l'automne 2013 par "révolution", rien de moins. Pour vous mettre en contexte, l'Ukraine est un pays grosso modo divisé en 2: l'Ouest, ukrainophone et pro-européen; et l'Est, russophone et pro-Russie. Depuis la chute du communisme et l'indépendance en 1991, le pouvoir a davantage été pro-russe que pro-européen, malgré une certaine alternance. En 2010, un politicien pro-russe, Yanukovich, a été porté au pouvoir. Il a rapidement aligné son pays sur Moscou, et resserré son emprise sur les médias. Son règne a été caractérisé par une grande corruption et de nombreux abus envers les citoyens. Cependant, c'est son refus de signer un accord d'association avec l'Union européenne, qui aurait rapproché le pays de l'Occident, qui a mis le feu aux poudres en automne 2013. Dans toute l'Ukraine, mais surtout à Kiev, les gens sont sortis manifester sur les places publiques. À Kiev, les pro-européens se sont retranchés sur la place Maidan, la place centrale de la ville, et ont érigé campements et barricades. La situation a rapidement dégénéré quand la police a voulu évincer les occupants, et des violences ont éclaté entre les manifestants et les forces de l'ordre. Les premiers ont toutefois réussi à résister et ont maintenu leur campement malgré le froid et les assauts policiers. Ce qui a fini par être connu sous le nom "d'Euromaidan" a pris des proportions gigantesques, le campement se transformant en véritable ville de dizaine de milliers d'habitants avec des gens en charge de la nourriture, un hôpital de fortune et d'anciens soldats formant des comités de défense. La confrontation a duré des semaines, et des centaines de manifestants ont perdu la vie. À plusieurs reprises, la police a tiré à balles réelles contre la foule, mais les manifestants (armés uniquement de pavés, de boucliers improvisés et de cocktails Molotov) ont héroïquement résisté. Finalement, dans les premiers mois de 2014, le président Yanukovich a fui vers la Russie sous la pression de la foule, un président pro-européen a été porté au pouvoir et la révolution a triomphé. Enfin, presque. Ce fut un succès de courte durée, parce que, par représailles, la Russie a envahi la Crimée et l'Est de l'Ukraine, suscitant l'opprobre de la communauté internationale (et notamment du Canada). Cette action a transformé la révolution en véritable situation de guerre, laquelle a fait plus de 9000 morts en date d'aujourd'hui et a porté un dur coup à une économie déjà mal en point. Un fragile cessez-le-feu a été convenu à la fin de l'été 2014 et tient toujours tant bien que mal aujourd'hui. Vous pouvez vous imaginer que ces événements intenses ont suscité une vive commotion dans le pays! Dans l'Ouest du pays (la seule partie du pays que nous avons visité), il n'y a pas une ville qui n'a pas son monument public improvisé à la gloire des héros de l'Euromaidan. Les photos des manifestants tués à cette occasion (et des soldats morts au front par la suite) rappellent aux passants le lourd tribut payé par les Ukrainiens pour que leur pays s'arrache du giron russe. Et les drapeaux ukrainiens sont partout!
Et la sécurité des voyageurs, dans tout ça? Sérieusement, malgré les tensions et ce que vous pouvez lire dans les journaux au Québec, on ne voit rien de tout ça au jour le jour. C'est que l'Ukraine est un immense pays, et les accrochages ont lieu à plus de 1000km d'où nous nous trouvons. Du moment qu'on ne voyage pas dans les 2 provinces touchées à l'Est du pays, l'Ukraine est un pays très sûr. Pas d'inquiétudes à avoir, donc!
Après ce cours passionnant d'histoire récente, le vieux papi nous a remercié pour l'appui du Canada à l'Ukraine (!) et nous a accompagné en ville. On est allés mangé un excellent ragoût dans des genres de huttes en bois en plein air qui reproduisaient un village hutsul traditionnel. Nous sommes ici au pied des Carpates ukrainiennes, un territoire habité par l'ethnie hutsul (mais qu'on ne distingue pratiquement pas des Ukrainiens aujourd'hui).
Kolomyya est une ville tranquille avec une belle architecture austro-hongroise. C'est une bonne base pour explorer les Carpates (ce qu'on allait faire dans les 2 prochains jours) mais autrement il n'y a pas grand-chose à y faire.
Pas grand-chose hormis l'attraction principale: les oeufs de Pâques décorés! C'est apparemment une tradition pluricentenaire de décorer des oeufs dans la région, et l'endroit idéal pour apprécier le tout est évidemment au musée des oeufs de Pâques! L'endroit est lui-même situé dans un bâtiment en forme d'oeuf décoré, ce qui est assez comique en soi! Bon, on a l'air de rigoler comme ça, mais pour vrai, les motifs sur les oeufs sont franchement impressionnants! On est loin de nos prouesses du primaire en la matière!
On a ensuite erré en ville jusqu'à ce que la chaleur nous intime l'ordre d'aller boire quelque chose. En ex-URSS, quand on a soif l'été, une boisson particulièrement prisée est le kvas. Ça ressemble à une bière brune et c'est un peu alcoolisé, mais c'est fait à partir de vieux pain noir (!) et ça a un goût amer et sucré à mi-chemin entre la bière, le jus de pomme et le sirop d'érable. C'est étonnamment bon et je suis sûr que ça deviendrait rapidement tendance si on importait le tout au Québec, à voir les efforts que font les microbrasseries pour diversifier leur offre! Avec un burger gourmet avec une sauce un peu sucrée, ce serait délicieux!
Après un peu de magasinage, on est revenus au B&B, où le papi était en train d'étudier l'anglais en lisant un livre sur le Canada! On a eu droit à quelques cours d'ukrainien et à quelques conseils pour notre excursion dans les Carpates, puis on est retournés souper en ville dans un resto sans prétention. À noter que la salade de carottes rapée est particulièrement goûteuse ici, il la font avec de l'ail et de la muscade! On est ensuite allés manger un gâteau moyennement bon dans un café trendy en tâchant de planifier les prochains jours. Le jeune staff avait l'air de nous trouver bien comiques en tout cas! Comme l'immense majorité des Ukrainiens qu'on a croisé à date, ils ne parlaient pas un mot d'anglais! Dans la région, mis à part le russe et l'ukrainien, la langue "internationale" dans laquelle on tente de nous aborder quand on voit bien qu'on ne comprend rien est le polonais!
De retour au B&B, on a rencontré le proprio (le fils du papi) avec qui on a longuement discuté de nos plans dans les Carpates. C'était bien plus compliqué de faire du trek sans guide que prévu, et ça nous a un peu découragé. On a donc dû changer un peu nos plans. Mais bon, ce sont les aléas du voyage!
Merci, François, tu m'encourages à continuer les Cahiers (édition 2015 16 pages inédites sur la situation actuelle en Ukraine) et à essayer ail et muscade dans les carottes râpées. K
RépondreSupprimerTrès intéressant!
RépondreSupprimerEt 3000 degrés, c'est en Celsius ou en Fahrenheit? Tchernobyl, c'est loin?
Et je suppose que MP a trouvé plein de cocos de Pâques que personne n'avait jamais vus. C'est une pro de la chasse!